Entrevue
À l'occasion de son Expo à l'Écomusée
Peter Flinsch : un parcours hors du commun
André-Constantin Passiour et Denis-Daniel Boullé
février 2000
Dune jeunesse dorée en Allemagne
à un passage obligatoire dans l'armée nazie marqué par une Cour martiale pour cause
d'homosexualité; de l'arrivée du communisme en Allemagne de l'Est à l'effervescence
d'après-guerre de Berlin; de l'emploi d'Air France à Munich avant un départ en 1950
pour le Canada,Peter Flinsch, ex-décorateur à la SRC, aligne un parcours hors du commun.
Une constante dans cette vie : une passion et un talent pour le dessin. Chaque matin,
Peter Flinsch passe des heures à dessiner dans son atelier. À l'aube de ces quatre-vingt
ans, l'homme est vif et rapide. Si les séquelles d'un accident de santé le gênent
encore pour marcher, Peter Flinsh s'applique à dominer ce handicap, une victoire sur la
maladie.
Ceux qui sont déjà allés
voir l'exposition de ses oeuvres à l'Écomusée du Fier Monde se sont rendu compte de
l'immense talent de l'artiste. «Enfant, je savais que je voulais faire de la peinture,
devenir un artiste, mais aussi, je voulais être architecte. Alors, je suis devenu les
deux puisque faire des décors tient autant de l'un que de l'autre», nous dit l'artiste
avec une voix grave.
L'enfance a été déterminante puisque son grand-père possédait une immense
collection de tableaux, dont certains de maîtres de la Renaissance. À sa mort, la
famille fut d'ailleurs bien déçue qu'il laisse toute sa collection à la municipalité.
Dans le lot, il y avait... deux Rembrandt! Peter Flinsch va donc grandir dans cette
demeure ancestrale, entouré de ces tableaux, et voir sa grand-mère dessiner avec
patience et amour. «C'était extraordinaire de vivre dans cette maison, avec ces oeuvres
qui vous entourent. On finit par être influencé par tant de belles choses.»
Son appartement, dans une tour en plein centre-ville, doit évoquer aussi cette maison
des grands-parents tant on y retrouve d'uvres, des peintures, des dessins, des
sculptures et des photographies, de l'abstrait mais aussi du figuratif et plusieurs nus
masculins. Un véritable musée! À l'entrée, dans le couloir qui sert de vestibule, on
aperçoit parmi les photos deux dessins, un portrait de son père et un autre de sa mère,
réalisés par sa grand-mère. Il n'y a pas que ses uvres cependant. Ses murs
regorgent d'autres artistes, certains Néerlandais, des Québécois. Tiens... par là, une
grande photo en noir et blanc de Carlos Quiroz.
L'éducation de ce fils de la bourgeoisie se fera sous le signe des humanités, au
cours de laquelle ses dons artistiques se révèleront. «J'étais dans une bonne école
pour étudier le dessin. La formation était classique, l'art de la Renaissance inspiré
du greco-romain. Des uvres figuratives, donc. Nous apprenions la technique comme un
artisanat. L'expression, c'était pour plus tard.» À l'école, dans un château, Flinsch
enfant va apprendre à dessiner et à peindre. L'art tient alors une place importante dans
l'éducation des enfants de la bourgeoisie de cette époque. De cette formation, dont il
garde un bon souvenir, débutera une production semi-confidentielle à laquelle il
consacrera une bonne partie de son temps libre.
Son arrivée au Canada, en 1950, n'est pas liée à une fuite d'un continent en pleine
reconstruction, mais au désir de découvrir de nouveaux horizons. «Mon ami de l'époque,
était un danseur-chorégraphe qui avait une compagnie de ballet. Il m'a fait venir à
Vancouver, puis à Montréal. Il travaillait avec sa compagnie pour la télévision, qui
existait ici, mais pas en Allemagne. La télévision commençait à cette époque et j'ai
travaillé pour Pierre Mercure. J'ai tout de suite été impressionné par les paysages,
par l'espace. Seul un Européen peut comprendre cela. En Europe, on ne peut se perdre,
tout est construit, délimité, même la nature. Ici, avec une auto, en une heure, on est
en pleine nature. En Europe, en une heure, on est dans un autre village avec une autre
église gothique (rires). J'aime beaucoup le gothique, mais ce n'est pas pareil».
La liberté qu'il découvre ici se retrouve aussi dans la tolérance face à
l'homosexualité, puisqu'en Allemagne, la loi nazie contre l'homosexualité a duré encore
bien des années après la fin de la guerre. Artilleur dans l'aviation allemande au début
de la guerre, Flinsch était dénoncé pour avoir eu une relation homosexuelle et était
condamné à servir dans une unité disciplinaire. «Je pense qu'il y avait déjà une
plus grande tolérance, au Canada, dans les années cinquante que dans la majorité des
pays d'Europe à cette époque.»
Une tolérance relative, car son art du nu masculin n'a trouvé aucun écho avant la
fin des années 70. «Les gens pensaient que c'était de la pornographie», se
souvient-il. «Heureusement que je savais que pour un artiste, il est très difficile de
vivre de son art, bien que j'aie pu aussi pu poursuivre ma passion pour le dessin et la
création par ma carrière de décorateur. Je n'ai pas eu à travailler dans une fabrique
de confitures pour gagner ma vie et continuer à dessiner.»
Depuis qu'il a commencé à occuper ce logis au centre-ville avec vue vers l'ouest de
l'île et le fleuve, en 1968, il n'a cessé de dessiner ou de peindre. Les tablettes de
ses placards croulent d'ailleurs sous le poids de ses travaux, dont certains remontent à
cette époque. Dans le petit atelier d'environ 235 pi2 qu'il a pu s'aménager, dorment
encore de 300 à 400 peintures sur toiles et une grande quantité de peintures sur carton
et ce, sans compter les dessins couchés dans les cahiers qui somnolent tranquillement.
Une vingtaine d'exposition, depuis 1973, ont permis à un public restreint et
intéressé de prendre la mesure de la qualité expressive de l'artiste. Mais les
galeries, surtout les montréalaises, sont très frileuses d'exposer de tels dessins.
«Les galeries me connaissent à Montréal. De nombreux spécialistes ont reconnu mon
talent, mais ils m'ont tous demandé de peindre d'autres sujets, des fleurs, des couchers
de soleil dans les Laurentides ou des chaises de jardin. Ça ne m'intéressait pas.»
Ce n'est que depuis quelques années que la Galerie O'Connor de Toronto expose
régulièrement ses oeuvres. «On m'a pris au sérieux à partir du moment où des
galeries ont commencé à exposer mes oeuvres, comme chez O'Conor... Mais attention, pour
moi, l'art gai est un malentendu parce que l'art doit être avant tout bon. O'Conor expose
des artistes qui sont gais même s'ils peignent des paysages, parce qu'avant tout, ce sont
de bons artistes.»
De nombreuses galeries, en Allemagne, aussi l'ont accueilli. Une rétrospective de son
oeuvre aura lieu au musée gai, le Schwules Museum de Berlin, en juin 2 000. Une
initiative qui ravit Flinsch parce qu'elle signifie pour lui une reconnaissance
internationale, d'autant plus qu'il est considéré comme un artiste «canadien». «Pour
eux, je ne suis pas considéré comme un artiste allemand, mais comme un Canadien car on
sait qu'en Europe, tout ce qui est étranger est très bien vu», considère-t-il. «Je ne
sais pas si je suis un artiste canadien, québécois, allemand ou simplement montréalais.
Car cela fait maintenant presque cinquante ans que je vis à Montréal et que ma famille
d'amis est ici...»
À sa retraite, en 1985, trente ans après son aarivée au service de Radio-Canada,
Flinsch profitait de ses temps libres pour voyager. C'est ainsi qu'il a visité les
États-Unis presqu'au complet, en auto. Le Grand Canyon l'a particulièrement ému.
«C'était absolument magnifique pour moi. Je réalisais enfin un grand rêve», dit
l'artiste en jetant un coup d'oeil vers le Saint-Laurent.
Peter Flinsch - Monde de Montréal, du 16 décembre 99 au 13
février 2000 à l'Écomusée du Fier Monde, 2035, rue Amherst. Ouvert les mercredis de 11
h à 20 h et du jeudi au dimanche de 10h30 à 17 h. Tél.: (514) 528-8444.
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